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Published on janvier 30th, 2018 | by admin

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Deux tableaux de Fantin-Latour ont pour titre la lecture et montrent deux sœurs, dont l’une est la femme du peintre. Sept ans séparent ces deux tableaux, le premier peint en 1870, le second en 1877.

L’exercice de style demandé à nos apprentis écrivains : écrire les pensées ou les dialogues des personnes représentées sur les tableaux.


Elle aime sa lecture, son plaisir solitaire, ses mots me noient, je regarde la fenêtre avec envie comme un oiseau en cage. Et son mari me regarde, ce tableau c’est juste un prétexte pour me reluquer. Et puis ces murs verdâtres, on se croirait dans la vase.

Son livre, sa bible elle croit me purifier, oui j’ai pêché, j’ai osé m’ émanciper, j’ai joué de mes charmes, je suis sortie en décolleté!

Elle est jalouse de toute façon même son mari veut m ‘immortaliser. Elle rêverait d’oser mais elle en a pas l’audace. Le péché on s’en délecte. Mais quel plaisir prend elle? Elle doit être muette quand son beau peintre joue de son pinceau. Mais sans huile bien sûr pour peu qu’elle trouve cela agréable.

 

Elle me bourre le crâne mais rien n’a changé 7 ans ont passé maintenant et ma poitrine d’adolescente a doublé de volume. Cela ne fait que nourrir la jalousie maladive de cette bonne soeur. Ils en ont pas mare de lire le même livre à chaque fois? L’histoire on la connait déjà par cœur. 7 ans qu’elle me raconte la même chose. Elle me fait des monologues et je reste immobile comme une étoile de mer. On se parle pas en vrai, ça ressemble à un combat des yeux. On communique par le silence comme un artiste devant sa toile.

 

Florent


Je me souviens très bien de ces deux moments où j’ai posé pour mon beau-frère.

D’ailleurs, quand je regarde le premier tableau, c’est ma jeunesse que j’entrevois. Celle de toutes les espérances, de toutes les illusions, de ce rose que j’avais toujours aux joues comme si je venais de monter une volée d’escalier quatre à quatre, ou de recevoir un compliment un peu déplacé pour une jeune femme.

Je me souviens que j’aimais tout particulièrement, à cette époque, mettre en nœud de couleur dans mes cheveux : un peu par provocation vis-à-vis de Maman, qui trouvait cela inconvenant pour une épousée, et vis-à-vis de ma sœur, dont l’austérité et le côté « bonne famille » m’ont toujours, un petit peu, -je dois le dire- exaspérée. Ce n’est pas Lisbeth qui aurait aimé afficher un bleu aussi vif dans sa chevelure, ça non !, elle qui n’a jamais porté que des couleurs ternes et lisses, qui lui permettaient de « se fondre » comme elle disait. Ce jour-là, devant la mine réprobatrice de Maman qui passait de temps en temps la tête dans le salon, j’avais du enlever ma sur-robe d’un rouge carpaccio éclatant. J’avais cependant tellement insisté pour la garder, que Henri – que ma désobéissance amusait- avait accepté que je porte cette dernière déployée autour de moi : il avait en effet trouvé dans le trio de couleurs primaires constitué par le rouge de ma sur-robe, le bleu du nœud dans ma chevelure, et la blancheur du livre de Lisbeth, de quoi affirmer secrètement son patriotisme, faisant ainsi un clin d’œil pictural discret à la troisième République toute neuve.

Comme je venais de me marier quelques mois auparavant, je me souviens qu’il avait particulièrement insisté pour que mon alliance soit bien visible, et de fait, j’ai l’impression que les regards convergent tous vers la tache claire de ma main gauche, posée sur son écrin rouge. Moi, qui ai toujours détesté mes mains que je trouve petites et peu gracieuses, je souhaitais garder mes gants : j’ai cédé pour l’alliance, Henri a cédé pour un gant. Nous avions trouvé un compromis. Quant à Lisbeth, Henri l’a représentée dans son activité favorite, la lecture. Je me souviens que ce jour-là, Lisbeth avait choisi  le premier roman d’un jeune auteur, monsieur Verne, dont l’imaginaire avait au moins le mérite de rendre un peu moins longues ces interminables séances de pose. Quand je revois ce tableau, c’est donc invariablement aux pérégrinations de « cinq semaines en ballon » que je pense, ainsi qu’au parfum des roses anciennes qui me chatouillaient délicatement et suavement les narines.

En revanche, j’ai tellement de mal à regarder le second tableau. Il me déchire le cœur. Cette fois-là, Henri avait choisi de déplacer son chevalet dans le petit salon rose, abandonnant pour une fois le salon de musique dont les tons printaniers l’avaient jusqu’alors inspiré.

Nous venions de perdre notre père, décédé quelques jours auparavant des suites d’une maladie longue et douloureuse. J’avais, une fois n’est pas coutume, banni toute couleur. Henri, me voyant incapable de retenir mes larmes, avait proposé par délicatesse que je me place de côté : « tu as un profil de médaille » avait-il  dit avec douceur. Je me souviens très bien qu’à ce moment-là, Lisbeth avait imperceptiblement interrompu sa lecture : elle n’avait, cependant, fait aucun commentaire.

Isabelle


Laura n’écoutait plus, « Dis Beth, tu n’en as pas assez de t’occuper de moi ? ». Beth leva les yeux, pris une courte respiration et d’un ton chaud murmura : « non Laura.

 Mais Beth ! Cela fait des années que je suis malade, qu’inlassablement tu me lis ces histoires, des aventures qui n’ont même plus de goût tant elles ne ressemblent en rien à ce que jamais je ne pourrai vivre

— Calme-toi Laura, respire doucement Beth

 A quoi bon, tout est déjà si calme, mon corps immobile, mes cheveux noués et dressés, le bruit de l’horloge du salon, les contours des fleurs que l’on change avec les saisons, et ma foutue main prise dans un gant comme dans une prison ! »

Une heure sonne. Beth baisse les yeux et semble s’être replongée dans l’ouvrage. Laura, condamnée immobile, arbore désormais un regard déterminé, presque acerbe qui lui était si caractéristique quelques années auparavant. « Calme-toi Laura, répète Beth sans lever les yeux.

 Dis Beth, tu te souviens de mon nœud bleu, on sentait un sanglot monter dans la voix de Laura, et de mon étoffe rouge, les dernières coquetteries qu’on m’avait laissé de l’enfance…

  Oui je me rappelle Laura. soupira Beth

  Tu te souviens qu’à cette époque tu portais encore tes blouses bleues de jeune fille ? Tu me lisais les mêmes histoires, pendant des heures, nous étions assises sur les chaises de la salle à manger de Bonnemare. » Beth semblait ne rien entendre, immobile aussi, son corps relâché, comme captivée par l’ouvrage.

« Beth, presque rien n’a changé ! reprenait de plus belle Laura. Des chaises nous sommes passées aux fauteuils de ton salon, tu as recouvert la vieille table en chêne de nos parents de la nappe de ton trousseau !

 La vie avance, c’est tout » soupira Beth en tournant enfin une page.

Clotilde


Le centre Mercoeur



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